Hit Parade

Les plus jeunes (ou les moins vieux) ne peuvent se souvenir de l’éphémère carrière musicale de la princesse Stéphanie de Monaco. Elle avait eu l’idée de se lancer dans la chanson en enregistrant “Comme un ouragan”. Le prince Rainier, son père, ne voulant ajouter au ridicule de la prestation la honte d’un bide, avait acheté, dès la sortie du disque, les 500.000 exemplaires pressés. Ce qui avait entraîné l’entrée du morceau à la première place des hit parades français, et une diffusion intensive sur toutes les radios commerciales dont la playlist était basée sur les hit-parades. Et ce matraquage avait eu pour résultat de faire du morceau un véritable hit en France. On murmure qu’il reste de nombreuses caisses de 45 tours dans les caves du palais de Monaco. Rainier ayant trouvé l’expérience onéreuse, la carrière musicale de Stéphanie se termina rapidement.
Aujourd’hui, il n’y a plus de 45 tours, le terme “single” n’a plus beaucoup de sens, et le streaming prend le pas sur l’achat, physique ou dématerialisé, de la musique. Les hit parade ne veulent plus dire grand chose, entre l’ultra-top qui essaie de tenir compte des ventes et du streaming, Le top de Shazam qui relève le nombre de recherche d’un morceau, et les différents classements des nombreux diffuseurs.
Il ne reste aujourd’hui qu’un sésame à l’accès à la notoriété, c’est le nombre de vues sur YouTube. Que n’entend-on parler de telle chanteuse qui a commencé sa carrière en faisant des reprises seule à son piano (qu’elle filmait avec son smartphone) et qui a fait des millions de vues sur YouTube. Ou encore ce rappeur ayant défrayé la chronique footballistique et dont le recent single à fait 3 millions de vues en deux jours sur YouTube. Les millions de vues sur YouTube sont devenus le mètre étalon de la popularité, justifiant la diffusion sur les radios commerciales comme les articles dans la presse.
Et bien, souvent, c’est du vent. De la triche. Les vues sur YouTube s’achètent, et malheureusement pour feu Rainier de Monaco, beaucoup moins cher que des 45 tours. Une recherche sur Google vous révélera les tarifs en vigueur, lesquels peuvent être divisés par deux si on est capable de voyager sur le darknet. Et en y réfléchissant, c’est bien normal. Peut-on réellement imaginer qu’un tiers de la Belgique, tous âges confondus, regardent le même jour le nouveau clip d’un rappeur connu par quelque pour-cent de la population. Ou qu’une jeune chanteuse, fille de bonne famille, trouve en quelques jours deux millions de spectateurs pour son premier single. Par contre, une fois la machine démarrée à coup de vues achetées, la curiosité entretenue par les médias fait le reste. Allons voir cet artiste qui totalise plus de vues pour son clip que d’habitants dans ce pays !
YouTube prétend lutter contre ces pratiques, plus ou moins sérieusement. Sauf si vous êtes un “gros” diffuseur, avec un compte estampillé VEVO, pour lequel aucun contrôle n’est effectué.
Il est d’ailleurs intéressant de constater que les comptes Facebook de ces artistes ne servent qu’à renvoyer vers YouTube, et ne proposent pas les clips directement. Le nombre de vues sur Facebook est beaucoup plus difficile à manipuler, et beaucoup plus cher à acheter.
Des vues sur YouTube, ce sont des fermes d’ordinateurs qui lisent sans relâche des quantités de clips, en usant de vpn pour faire croire à des origines différentes. Alors que des vues sur Facebook nécessitent une inscription préalable, et Facebook fait une vraie chasse aux faux profils qui biaisent ses résultats publicitaires.
En conclusion, écoutez la musique que vous aimez, pas celle qui semble faire l’unanimité.

Le Syndrome du Vinaigre

Sous ce titre un peu inquiétant se cache un phénomène très courant dans le traitement des archives sur pellicule film, et des films « âgés » de façon plus générale. Ce n’est pas la seule dégradation que la pellicule puisse subir avec le temps, mais dans le cas des films « modernes », c’est certainement la plus fréquente. Par films modernes, j’entends les films dont le support est le tri acétate de cellulose qui a remplacé à partir de la fin des années quarante les films en nitrate de cellulose qui étaient spontanément inflammables à partir d’une certaine température, et donc dangereux à manipuler.

Le tri acétate de cellulose, appelé plus couramment acétate de cellulose, est le support des couches d’émulsion argentique photosensible. Il est fabriqué par un traitement chimique avec de la cellulose et de l’acide acétique.

Malheureusement, sa stabilité à long terme est relative. Si la pellicule n’est pas conservée dans des conditions de température et d’humidité optimales et très stables, le risque d’apparition du syndrome du vinaigre existe. Et soyons honnêtes, des archives qui ont 50 ans ou plus n’ont à peu près jamais été conservées dans des conditions optimales. Il semble en outre que certaines bactéries et levures présentes dans l’air accélèrent le processus, ainsi que la rouille des boitiers métalliques.

Mais en quoi consiste ce syndrome du vinaigre ? Le tri acétate de cellulose se désolidarise, et la cellulose revient à son état originel, de même que l’acide acétique qui n’est autre que du vinaigre. Lequel lentement s’évapore et diffuse une forte odeur. Les bobines de pellicule atteintes sentent fort, ou même très fort le vinaigre.

Cette dégradation atteint le support de façon aléatoire et en surface. Un film atteint par le syndrome du vinaigre présente plusieurs symptômes, outre l’odeur dont nous avons parlé.

  • Comme un de ses composants (l’acide acétique) s’est, en partie, évaporé, le film a rétréci. Cette réduction de taille, appelée le retrait, peut aller jusqu’à 5%. Le film est donc 5% plus court que ce qu’il était à l’origine. Et l’espace entre les perforations a donc rétréci d’autant.
  • Le film n’est pas atteint de façon égale sur toute sa surface, mais bien à certains endroits et de façon aléatoire. On a donc une surface à l’origine plane qui subit localement un rétrécissement. Il en découle une ondulation dans les deux axes, tant dans le sens de la longueur de la pellicule que de la largeur.
  • Dans les cas les plus extrêmes, la pellicule perd de la transparence. La cellulose désolidarisée du vinaigre ne conservant pas ses propriétés de transparence.

Si on veut numériser dans un but de pérennisation de la pellicule atteinte par ce syndrome, et c’est notre cas tous les jours à la Sonuma, il faut mettre en œuvre des procédures particulières.

Comme le film a rétréci, il n’est plus possible d’utiliser des cabestans avec ergots pour l’entrainement ou la régulation de la vitesse. En effet, l’utilisation de cabestan avec ergots tel qu’illustré ici aurait pour effet immédiat de déchirer notre pellicule car suite au retrait, les perforations sont moins espacées.

Pour palier à ce problème potentiel, on utilise des machines équipées uniquement de cabestans lisses. En caoutchouc pour l’entrainement ou le nettoyage et en métal pour le guidage. Le comptage des perforations est effectué par une caméra située à coté du scanner et qui régule le moteur d’entrainement pour maintenir un défilement constant du nombre d’images par seconde.

Le problème qui se pose encore est de s’assurer que la pellicule sera bien plane au moment de sa numérisation. En effet, le capteur numérique travaille avec une profondeur de champs très faible, et une ondulation de l’image peut rendre une partie de celle-ci floue. On utilise à cette fin un galet presseur monté sur le gate. L’image est écrasée juste au moment où elle passe sous le scanner.

On voit ici le galet presseur ouvert sur le gate. La source de lumière vient d’en bas, le film défile sur le gate et il est aplati par le galet qui est alors fermé. Le capteur est en haut. De cette façon, on obtient un maximum de netteté sur l’ensemble de la surface de l’image sans lui imposer de trop grands efforts mécaniques.

Les problèmes de l’image se posent également pour le son. Les archives des télévisions sont en général en sepmag, ce qui signifie que le son est sur de la pellicule 16mm magnétique séparée. Dont le support est également de l’acétate de cellulose. Le problème est donc semblable. Dans ce cas-ci, c’est un laser qui compte les perforations et qui corrige sans arrêt la vitesse de défilement pour la maintenir la plus proche possible de la vitesse nominale (dans ce cas-ci 25 images par seconde). Et de nouveau, tous les cabestans sont lisses pour ne pas risquer de de déchirer la pellicule.

Avoir raison trop tôt

Marguerite Yourcenar a dit: » C’est avoir tort que d’avoir raison trop tôt » et c’est devenu un adage.

Mon expérience professionnelle m’a longtemps fait penser que c’était vrai. J’ai commencé à faire de la Haute Définition en 1990. C’était totalement expérimental, mais il m’a semblé tout a fait évident dès cette époque que la vidéo numérique (qu’on nomme aujourd’hui « le digital ») serait bientôt capable de remplacer la pellicule film. Lorsque j’ai lancé ma propre société de post-production, quelques années plus tard, j’ai choisi du matériel capable de travailler en HD. Même si aucun client ne le demandait. Lorsque Sony a mis sur le marché le premier magnétoscope HD, en 1999, j’en ai acheté un immédiatement. Très cher. Il a très peu tourné. Je voulais faire figure de pionnier et j’étais totalement convaincu que la HD allait s’imposer très vite. J’étais surpris que ce ne soit pas encore le cas. Et je voyais bien chez mes associés l’émergence d’un doute. Le pragmatisme aurait conseillé de postposer ce genre de dépense.

En 2004, j’ai participé au lancement d’une société de location de caméra et de post production dédiée uniquement au cinéma et qui ne proposait que des outils vidéo HD, alors que la pellicule film représentait encore 90% du marché. Steven Spielberg avait dit: « Le cinéma viendra au digital. Pas parce que c’est meilleur, mais parce que c’est moins cher. Et que le cinéma est une industrie ». Alors, pourquoi donc cette grande mutation traînait-t’elle tellement.

Il aura fallu attendre 2010, pour qu’à la suite du film Avatar, et pour des raisons que j’expliquerai dans un autre article, l’industrie entame sa grande mutation. Soit vingt ans après mes premières expériences. Les faillites successives des sociétés où j’avais soit imposé, soit encouragé fortement la HD m’ont amené à croire que Marguerite disait vrai. J’avais eu tort.

Je comprends aujourd’hui que mon tort n’était pas d’avoir eu raison trop tôt. J’avais raison. Je savais dans quelle direction le train allait. Mon tort était d’agir comme si le train était déjà arrivé à destination. Que ce soit par impatience, par enthousiasme ou par vanité. Mais il est beaucoup plus utile de comprendre dans quelle direction on va que de savoir quand on y arrivera. Ca permet d’être prêt.

P.S. La photo d’illustration de cet article n’a pas grand chose à voir avec le sujet, mais je la trouve jolie.