La Région Wallonne, la RTBF, les archives et l’avenir

Lors de la création de la Société Anonyme Sonuma, il y a 10 ans, la Région Wallonne a injecté 20 millions d’euros. Elle le fit par l’intermédiaire de la Société Wallonne de Financement des Infrastructures des Pôles de Compétitivité. Les autres associés étaient la Communauté Française (aujourd’hui Fédération Wallonie Bruxelles – FWB) et la RTBF. La FWB apporta 4 millions d’euros et la RTBF apporta ses archives jusqu’à l’année 2009. L’apport en nature de la RTBF fut estimé à 16 millions d’euros. La Sonuma SA était donc capitalisée à hauteur de 40 millions d’euros et disposait de 24 millions de cash. 

Ces investissements ont permis à la Sonuma SA de s’installer à Liège et de fonctionner pendant 9 ans. Elle a numérisé la totalité des archives audio et vidéo de la RTBF en sous-traitance (majoritairement hors Wallonie) et une partie des archives film en interne. Ces archives ont été enrichies et valorisées. Lorsque la totalité des liquidités disponibles furent épuisées, en 2018, la Sonuma SA se mua en ASBL (association sans but lucratif) culturelle subsidiée par la Communauté Française.

La Région Wallonne ne fait pas partie des associés de l’ASBL Sonuma. Pour la RW, la conséquence de son investissement initial est l’installation d’une société à Liège, société qui a compté plus d’une trentaine de membres dans son personnel à une époque, et qui est aujourd’hui une ASBL culturelle qui compte environ une douzaine de personnes sur son payroll.

La RW n’est pas en charge des matières culturelles mais bien industrielles. C’est en cette qualité qu’elle est intervenue dans la SA Sonuma qui était une société à but commercial. Celle-ci devait gagner de l’argent en commercialisant les archives que la RTBF lui avaient cédées.

La principale activité industrielle développée par la Sonuma SA est la cellule de restauration et de numérisation de pellicule film dont elle veut aujourd’hui se défaire afin de dégager du cash et de ne plus être en charge de l’aspect opérationnel de la numérisation des archives.

Pour la RTBF, les retombées positives de l’existence de la Sonuma SA ont été la numérisation de ses archives grâce à l’aide de la Région Wallonne.

Gageons que pour la Région Wallonne, un développement autonome de la chaîne de restauration et de numérisation de la pellicule film sera un bel accomplissement. Cette filière industrielle et artisanale, performante et active depuis plus de 4 ans, pourra devenir pérenne et voir son flux d’affaires grossir comme certains spécialistes l’envisageaient depuis plusieurs années. Elle pourra également devenir un centre de formation aux métiers de la numérisation et de la restauration de médias d’origine argentique.

Numérisation, sauvegarde et pérennité : briser le lien entre contenant et contenu ?

Un amalgame est souvent fait lorsque l’on parle de numérique entre le contenant et le contenu. Dans le cas de l’analogique, du film sur pellicule, le contenant et le contenu ne font qu’un. Le contenant est la pellicule elle-même, positive ou négative, sur laquelle le récit filmé est inscrit. Le récit filmé étant le contenu. On ne peut séparer l’un de l’autre. En général, il existe quelques copies mais elles proviennent toutes d’un même négatif, et la perte de qualité due au phénomène de génération analogique différencie sensiblement le négatif original des copies. La destruction ou la perte du contenant (négatif original, ou copie de sauvegarde) induit donc la perte irréversible du contenu, en tout cas dans sa qualité originale.

Tout est différent dans le monde numérique. Une fois le film digitalisé, le contenant et le contenu sont définitivement séparés. Le contenu, le film lui même composé d’images animées et de son, est inscrit sous forme de un et de zéro sur un disque dur (le disque dur est le contenant) et peut être recopié sans perte de qualité un nombre illimité de fois, sur n’importe quel support numérique dont la capacité sera suffisante. Aujourd’hui des disques durs, de la mémoire flash (RAM, SSD, clé USB), des cassettes de sauvegarde LTO, hier des disquettes, des disques magnéto-optiques (CD, DVD, Blue Ray,etc..) des bandes magnétiques numériques et demain, qui sait, des atomes de carbone, des segments d’ADN, l’avenir nous renseignera.

Mais la seule et unique condition à la pérennisation du contenu est la duplication. Il est indispensable que le film soit dupliqué sur de nombreux supports différents, faisant appel à des technologies différentes, entreposés géographiquement à des endroits différents, protégés de façon efficace et cohérente. On comprendra facilement qu’il est plus facile de perdre un film de souvenir de famille qui n’existe que sur le disque dur de votre ordinateur que le concert de Queen au Live Aid le 13 juillet 1985 qui est sur les nombreux et très sécurisés serveurs de Youtube, mais aussi dans la mémoire cache de l’ordinateur de la plupart des 188 millions de spectateurs qui l’ont regardé ces quatre dernières années. Le risque de perte irrémédiable de la prestation de Freddie Mercury et de ses trois acolytes peut être considéré comme très faible. Ce qui n’est pas le cas de vos souvenirs de famille, si ils n’existent qu’en un seul exemplaire, dans un seul format, sur un seul disque dur. Ici le lien entre le contenant et le contenu n’a pas été brisé. Il le sera lorsque vous partagerez avec les membres de votre famille, par une publication privée sur Youtube par exemple, vos souvenirs. Par sécurité vous les aurez copiés sur un disque dur de sauvegarde qui sera stocké non pas à coté de votre ordinateur, mais sur votre lieu de travail par exemple. Ce disque dur sera contrôlé tous les ans, on en lira la totalité du contenu, et il sera remplacé au minimum tous les cinq ans.

Merci à Freddie Mercury, Brian May, Roger Taylor et John Deacon d’avoir attiré votre attention sur cet article.

Le Syndrome du Vinaigre

Sous ce titre un peu inquiétant se cache un phénomène très courant dans le traitement des archives sur pellicule film, et des films « âgés » de façon plus générale. Ce n’est pas la seule dégradation que la pellicule puisse subir avec le temps, mais dans le cas des films « modernes », c’est certainement la plus fréquente. Par films modernes, j’entends les films dont le support est le tri acétate de cellulose qui a remplacé à partir de la fin des années quarante les films en nitrate de cellulose qui étaient spontanément inflammables à partir d’une certaine température, et donc dangereux à manipuler.

Le tri acétate de cellulose, appelé plus couramment acétate de cellulose, est le support des couches d’émulsion argentique photosensible. Il est fabriqué par un traitement chimique avec de la cellulose et de l’acide acétique.

Malheureusement, sa stabilité à long terme est relative. Si la pellicule n’est pas conservée dans des conditions de température et d’humidité optimales et très stables, le risque d’apparition du syndrome du vinaigre existe. Et soyons honnêtes, des archives qui ont 50 ans ou plus n’ont à peu près jamais été conservées dans des conditions optimales. Il semble en outre que certaines bactéries et levures présentes dans l’air accélèrent le processus, ainsi que la rouille des boitiers métalliques.

Mais en quoi consiste ce syndrome du vinaigre ? Le tri acétate de cellulose se désolidarise, et la cellulose revient à son état originel, de même que l’acide acétique qui n’est autre que du vinaigre. Lequel lentement s’évapore et diffuse une forte odeur. Les bobines de pellicule atteintes sentent fort, ou même très fort le vinaigre.

Cette dégradation atteint le support de façon aléatoire et en surface. Un film atteint par le syndrome du vinaigre présente plusieurs symptômes, outre l’odeur dont nous avons parlé.

  • Comme un de ses composants (l’acide acétique) s’est, en partie, évaporé, le film a rétréci. Cette réduction de taille, appelée le retrait, peut aller jusqu’à 5%. Le film est donc 5% plus court que ce qu’il était à l’origine. Et l’espace entre les perforations a donc rétréci d’autant.
  • Le film n’est pas atteint de façon égale sur toute sa surface, mais bien à certains endroits et de façon aléatoire. On a donc une surface à l’origine plane qui subit localement un rétrécissement. Il en découle une ondulation dans les deux axes, tant dans le sens de la longueur de la pellicule que de la largeur.
  • Dans les cas les plus extrêmes, la pellicule perd de la transparence. La cellulose désolidarisée du vinaigre ne conservant pas ses propriétés de transparence.

Si on veut numériser dans un but de pérennisation de la pellicule atteinte par ce syndrome, et c’est notre cas tous les jours à la Sonuma, il faut mettre en œuvre des procédures particulières.

Comme le film a rétréci, il n’est plus possible d’utiliser des cabestans avec ergots pour l’entrainement ou la régulation de la vitesse. En effet, l’utilisation de cabestan avec ergots tel qu’illustré ici aurait pour effet immédiat de déchirer notre pellicule car suite au retrait, les perforations sont moins espacées.

Pour palier à ce problème potentiel, on utilise des machines équipées uniquement de cabestans lisses. En caoutchouc pour l’entrainement ou le nettoyage et en métal pour le guidage. Le comptage des perforations est effectué par une caméra située à coté du scanner et qui régule le moteur d’entrainement pour maintenir un défilement constant du nombre d’images par seconde.

Le problème qui se pose encore est de s’assurer que la pellicule sera bien plane au moment de sa numérisation. En effet, le capteur numérique travaille avec une profondeur de champs très faible, et une ondulation de l’image peut rendre une partie de celle-ci floue. On utilise à cette fin un galet presseur monté sur le gate. L’image est écrasée juste au moment où elle passe sous le scanner.

On voit ici le galet presseur ouvert sur le gate. La source de lumière vient d’en bas, le film défile sur le gate et il est aplati par le galet qui est alors fermé. Le capteur est en haut. De cette façon, on obtient un maximum de netteté sur l’ensemble de la surface de l’image sans lui imposer de trop grands efforts mécaniques.

Les problèmes de l’image se posent également pour le son. Les archives des télévisions sont en général en sepmag, ce qui signifie que le son est sur de la pellicule 16mm magnétique séparée. Dont le support est également de l’acétate de cellulose. Le problème est donc semblable. Dans ce cas-ci, c’est un laser qui compte les perforations et qui corrige sans arrêt la vitesse de défilement pour la maintenir la plus proche possible de la vitesse nominale (dans ce cas-ci 25 images par seconde). Et de nouveau, tous les cabestans sont lisses pour ne pas risquer de de déchirer la pellicule.